07.11.2016

Sous-nutrition : une question aussi économique

Les Assemblées annuelles du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale ont pris place du 7 au 9 octobre 2016. Cet événement a été l’occasion de faire le point sur trois sujets : la réduction de la pauvreté, le développement économique et les financements internationaux. Chaque année, ce sont environ 10 000 personnes qui se réunissent : membres des délégations des pays membres du FMI et de la Banque mondiale, journalistes et autres invités représentant le milieu des affaires, la communauté bancaire et les ONG.
Ce rassemblement permet également de tirer un premier bilan de l’année 2016 sur les enjeux économiques liés à la sous-nutrition. Un fléau qui ne se contente pas de tuer mais constitue le premier maillon d’un cercle vicieux qui favorise les infections et affaiblit durablement le métabolisme.
La sous-nutrition est aussi un produit de la pauvreté et des inégalités ; c’est d’ailleurs pour cette raison que Jim Kim, président du groupe Banque mondiale, a fait de la lutte contre ce fléau l’une de ses priorités. Ainsi, il déclarait en avril 2016 que le monde avait besoin d’un sommet comparable à la COP21 pour le développement de la petite enfance, dont la nutrition est un élément fondamental. Sommet qui s’est tenu le 6 octobre dernier, en ouverture des Assemblées.

La sous-nutrition : un fardeau pour les économies mondiales

Le sommet « Investir dans la petite enfance pour stimuler la croissance et la productivité » a été l’occasion de rappeler l’impact de la sous-nutrition et du retard de croissance sur le développement physique, cognitif et social des enfants de moins de 5 ans. Jim Kim a déclaré à cette occasion que pour lui, « le fait que 25% des enfants souffrent de retard de croissance, le fait que 25% des enfants, sans aucune faute de leur part, aient l’inégalité et la pauvreté gravées dans leurs cerveaux avant l’âge de cinq ans, est le problème de notre temps. (1) »
Un fléau qui pèse aussi sur les revenus et le développement économique des pays en développement. Ainsi, un enfant sous-nourri, qui peut perdre jusqu’à 13,5 points de QI (2), voit sa productivité restreinte une fois sur le marché du travail. La Banque mondiale a calculé que l’Afrique et l’Asie perdent ainsi 11 % de leur PIB chaque année (3). Le sommet a donc souligné l’importance de l’investissement dans la petite enfance, y compris sur le sujet de la nutrition, pour éviter des répercussions néfastes sur la croissance et le développement des sociétés au niveau mondial.

Des engagements pris en faveur de plus de financements

Le Premier ministre de Côte d’Ivoire et les ministres des Finances du Cameroun, de l’Éthiopie, de l’Indonésie, de Madagascar, du Pakistan, du Sénégal et de la Tanzanie ont rappelé les taux de sous-nutrition, notamment chronique, dans leurs pays respectifs. Ainsi, au Cameroun, près d’un tiers de la population souffre de retard de croissance causée par la sous-nutrition chronique ; la même proportion de femmes en âge de procréer souffre d’anémie à Madagascar ; et près de 14% de la population est victime de sous-nutrition aiguë en Indonésie (4). Ces pays ne sont que le reflet d’un problème global, qui touche 1 personne sur 9 dans le monde (5) et cause le décès de 3 millions d’enfants de moins de 5 ans par an (6).
Les huit pays représentés au sommet se sont engagés à agir chez eux sur plusieurs fronts afin de donner à des dizaines de millions d’enfants toutes les chances de réussir. L’espoir est que d’autres se rallient à ce mouvement dans les années à venir. L’ensemble des membres des gouvernements présents au sommet ont identifié les secteurs dans lesquels l’État devrait investir davantage pour assurer le développement de la petite enfance, la santé de la mère et de l’enfant et améliorer la situation en matière de nutrition. Il s’agit de la santé, de l’éducation, de la protection sociale, de l’agriculture et de l’eau et assainissement. La Banque mondiale a rappelé sa volonté de soutenir ces pays dans leurs efforts en matière de lutte contre la sous-nutrition, notamment par la création d’un réseau de partenaires engagés. Ce réseau regroupe entre autres le Mécanisme mondial de financement en soutien à l’initiative « Chaque femme, chaque enfant », Power of Nutrition, le mouvement Scaling Up Nutrition et le Réseau d’action pour le développement de la petite enfance lancé en avril 2016.
Il reste à savoir si les gouvernements, comme les nouveaux mécanismes de financement innovant, tels que le Mécanisme mondial de financement, prioriseront bien la question de la sous-nutrition et ses différentes manifestations, de la sous-nutrition chronique (7) à la sous-nutrition aigüe sévère (8). Ils auront l’occasion de le démontrer en 2017, année au cours de laquelle les opportunités seront nombreuses : les Assemblées de printemps de la Banque mondiale seront une nouvelle occasion pour les Etats de s’engager en la matière, et le G7 italien fera lui aussi de la nutrition un sujet majeur dans son agenda.

Beaucoup de progrès restent à faire

A ce jour moins de 1 % de l’aide publique au développement mondiale est destinée aux initiatives spécifiques contre la sous-nutrition, les plus efficaces pour lutter contre cette pathologie. Les pays membres de l’OCDE font mieux, avec 4,18 % en moyenne (9). Quant à la France, elle est très largement à la traîne avec seulement 0,53 % de son aide allouée à la lutte contre la sous-nutrition (10).
L’effort financier doit être fait à la fois par les pays touchés par la sous-nutrition, mais également par les pays bailleurs d’aide au développement comme la France. 500 millions d’euros alloués par cette dernière à la lutte contre la sous-nutrition (11) d’ici 2020 contribueraient à sauver jusqu’à 5 millions d’enfants de la sous-nutrition aiguë (12). 500 millions d’euros, c’est à peine 3% des dépenses d’équipement en matière de défense de la France pour la seule année 2016.


(1) Traduction non officielle de la citation suivante : “To me, 25 percent of all children being stunted, 25 percent of children, through no fault of their own, having inequality and poverty baked into their brains before the age of five, is the issue of our time.”
(2) Nico Bleichrodt et Marise Ph. Born, « A Metaanalysis of Research on Iodine and Its Relationship to Cognitive Development”, http://www.ceecis.org/iodine/04a_consequences/02_int/chapt_on_i_brain.pdf.
(3) Banque mondiale, http://www.worldbank.org/en/topic/nutrition/overview.
(4) Chiffres tirés du Rapport Nutrition Mondiale 2016.
(5) Programme alimentaire mondial, L’Etat de l’insécurité alimentaire dans le monde, 2015, http://www.fao.org/3/a-i4646f/index.html.
(6) The Lancet, Maternal and Child Nutrition series, publié le 6 juin 2013, http://www.thelancet.com/series/maternal-and-child-nutrition.
(7) Se manifestant par un retard de croissance : l’enfant a une taille inférieure à la moyenne pour un âge donné.
(8) Définie par un faible poids par rapport à la taille, un faible périmètre brachial ou encore par la présence d’un œdème nutritionnel.
(9) Calcul effectué sur la base des données du Rapport Nutrition Mondiale 2016.
(10) Calcul effectué sur la base des données du Rapport Nutrition Mondiale 2016.
(11) Dont 200 millions d’aide dites « spécifiques », demande formulée par Génération Nutrition France.
(12) Sur la base d’un coût moyen des programmes mis en œuvre par Action contre la Faim.

Image : Celebrating the power of women and peanuts in tackling malnutrition

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